Une vie allemande – Théâtre de Poche-Montparnasse

C’est la rentrée au Poche-Montparnasse !

Avec « Une vie allemande », pièce tirée du documentaire A german Life et de 230 pages de témoignages dactylographiées sur la vie Brunhilde Pomsel, la saison s’ouvre avec une pièce témoignage et mémorielle dont l’excellente Judith Magre se fait le prête-voix.

Espiègle et irrévérencieuse, la vieille allemande de 102 ans incarnée par Judith semble tout à fait aveugle à la gravité du rôle qu’elle a tenu pendant la seconde guerre mondiale. Sténo-dactylo pour des juifs à ses débuts, elle est devenue par un enchainement de circonstances secrétaire au ministère de la Propagande de Joseph Goebbels de 1942 à mai 1945. Sans sembler se poser trop de questions, concernée seulement par le sort de son amie juive, Eva, cette dame âgée semble anesthésiée, atrophiée du sentiment de culpabilité et de responsabilité et nous raconte sa vie avec calme et enjouement. Pour elle, comme elle le répètera à plusieurs reprises, « un allemand normal est un allemand obéissant ». Un allemand normal est un innocent qui ne s’est impliqué de rien en politique, suivant simplement l’air du temps et la société d’alors. Elle était disciplinée, voilà tout ce qu’elle était !

A aucun moment ne survient l’amorce d’un remord ou des signes de repentances, tout est facétie et insouciance. La vieille dame coquette égraine ses souvenirs et nous tient en haleine, heureuse d’avoir de la compagnie et quelqu’un à qui parler pour échapper un moment aux autres vieux de sa maison de retraite. Parfois dédaigneuse puis désinvolte, l’actrice nous mène en bateau. Elle agite ses mains anguleuses, hésite, rit, réfléchit et reprend le cours de son témoignage. L’âge naturel de Judith Malgré lui donne raison dans ce rôle : fragilité et pannes de mémoire enveloppent le personnage de Brunhilde Pomsel d’une douceur qui nous donne à nous spectateurs un étrange sentiment… Car il faut se l’avouer : cette vieille dame est décidément bien sympathique ! Inoffensive, elle parait comme une enfant malgré son déni de responsabilité et son arrivisme tranquille. Quelle est vraiment sa personnalité ? N’est-elle que sournoiserie et manipulation ?

Tout est rythmé dans l’hésitation, précis dans la rareté des gestes. Assise derrière son bureau, Judith Magre est délicieusement ambiguë, féline… Charmeuse. Elle nous parle de la prison, de ses déboires à elle. Elle insiste sur les anecdotes et passe vite sur l’essentiel. Il s’en faut de peu, des regards, quelques mouvements de tête et une voix pleine et sonore à la dérision facile. Qui de nous ne sortirait sous le charme ? Qu’en pensez alors et de qui est-on la dupe ? Et si cette femme elle-même s’était fait dupée par le charisme des « dirigeants politiques » d’alors ?…

L’ambiguïté demeure quant à sa réelle ignorance de la solution finale et nous rappelle d’une certaine manière l’importance de continuer à porter la mémoire de la seconde guerre mondiale et de se demander ce que nous aurions fait, nous-même, dans pareille situation. Gare au jugement hâtif, restons vigilant à notre époque qui malmène de temps à autre nos libertés et ravive parfois des haines que nous croyons éteintes. Voilà, je crois ce que semblent nous susurrer le metteur en scène Thierry Harcourt et son interprète dans ce travail sur « la » et « les » mémoires de la seconde guerre mondiale.

Un spectacle dérangeant et corrosif. Une immense actrice que Judith Magre qui nous déroute par sa désinvolture et nous fait douter de nos sentiments pour ce personnage aussi attachant que lâche.

Dans ce rôle, chaque interprète pourra faire pencher la balance comme il/elle le souhaite. Nous sommes ici sur la crête et y restons jusqu’au bout… Outre l’évidente performance d’actrice, c’est cette période d’histoire qui n’a pas encore cessée d’être actuelle qui vaut le coup qu’on s’y attache !

crédit photo : Photo Lot

Une Vie allemande
de Christopher Hampton tiré de la vie et des témoignages de Brunhilde Pomsel
Adaptation française Dominique Hollier
Mise en scène Thierry Harcourt
Avec Judith Magre

Durée : 1h25

Théâtre de Poche-Montparnasse, Paris
du 26 août au 17 octobre 2021